Chronique - Eau et sols Vivants
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Eau et sols vivants

Publié le 19 mai 2026

Dans un précédent article, nous avons montré qu’un sol vivant — riche en vers de terre, en champignons, en bactéries, doté d’un complexe argilo‑humique stable — est la clé de voûte de la qualité de l’eau. Nous voudrions ici prolonger la réflexion d’un cran : un sol vivant ne fait pas que filtrer l’eau, il la retient, la ralentit, la restitue à l’atmosphère. Le sol est, littéralement, un organe du cycle de l’eau. Et c’est cet organe que 75 ans d’agriculture industrielle ont méthodiquement asséché.

Le cycle de l’eau qu’on nous a appris à l’école… et celui qu’on a oublié

À l’école, on apprend un cycle simple : la mer s’évapore, les nuages voyagent, la pluie tombe, les rivières la ramènent à la mer. Cette image est juste, mais terriblement incomplète. Elle ne décrit que ce que les hydrologues appellent l’eau bleue : l’eau visible, celle des nappes, des rivières et des retenues.

À côté, il existe une seconde circulation, plus discrète et pourtant majoritaire : l’eau verte. C’est l’eau qui s’infiltre dans le sol, séjourne parfois plusieurs semaines dans l’horizon racinaire, est aspirée par les plantes et restituée à l’atmosphère par leurs feuilles — c’est l’évapotranspiration. Le concept a été formalisé dans les années 1990 par l’hydrologue suédoise Malin Falkenmark, et il est aujourd’hui central dans les travaux du GIEC et de l’IPBES.

Pourquoi cette eau verte est‑elle décisive ? Parce que les deux tiers environ des précipitations continentales retournent dans l’atmosphère par évapotranspiration, et non par les rivières. Sans cette boucle, les pluies s’épuisent, le climat local se dérègle, les sols chauffent. L’eau évapotranspirée n’est pas une perte : c’est ce qui régule le climat à l’échelle d’un bassin versant.

Ce qu’un sol vivant fait, concrètement, à une goutte de pluie

Imaginons une goutte de pluie qui tombe sur une prairie permanente.

  1. Elle est d’abord interceptée par les feuilles, qui amortissent le choc et la déposent doucement au sol.
  2. Elle pénètre dans une structure poreuse créée par les galeries de vers de terre, les racines mortes, les agrégats stabilisés par les champignons mycorhiziens. Un sol vivant peut absorber plusieurs dizaines de millimètres de pluie par heure sans ruisseler.
  3. Une partie de cette eau est stockée dans le complexe argilo‑humique, véritable éponge moléculaire. Le reste descend lentement, alimente la nappe, ressort plus tard en source.
  4. Les plantes en puiseront une fraction pour leur évapotranspiration, qui refroidit l’air ambiant : transpirer un litre d’eau « consomme » environ 600 kilocalories de chaleur. Une prairie évapotranspirante climatise gratuitement le paysage.

Comparons maintenant à un sol tassé, labouré, nu en hiver, drainé. La même goutte ruisselle quasi immédiatement, emportant terre et nitrates, file dans le fossé, puis dans le cours d’eau rectifié, et rejoint la mer en quelques heures. Elle n’a fait que traverser. Elle ne refroidira rien, n’alimentera aucune nappe, ne nourrira aucune plante.

C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui sur une fraction très majoritaire des terres agricoles d’Adour‑Garonne.

Adour‑Garonne : un bassin versant rendu étanche

L’agriculture occupe 52 % de la surface du bassin Adour‑Garonne. C’est, et de loin, le principal poste d’occupation du sol. Or, en 75 ans, ces surfaces ont subi une transformation radicale :

  • arrachage massif des haies (le bocage du Sud‑Ouest a perdu l’essentiel de son linéaire depuis les remembrements des années 1960) ;
  • agrandissement parcellaire, qui supprime les ruptures de pente et les zones tampons ;
  • labour profond et passage répété d’engins lourds, qui créent une « semelle de labour » imperméable à 25‑30 cm de profondeur ;
  • drainage systématique des parcelles humides par tuyaux enterrés ;
  • rectification, recalibrage et déconnexion de milliers de kilomètres de petits cours d’eau ;
  • couverture des sols par fertilisants de synthèse, herbicides, fongicides, qui appauvrissent la faune du sol et déstabilisent le complexe argilo‑humique ;
  • imperméabilisation périurbaine et routière.

Le résultat est mesurable : les sols agricoles du bassin sont devenus, en moyenne, aussi étanches qu’une toile cirée. L’eau de pluie ne s’infiltre plus, elle glisse. Les cours d’eau intermittents — qui s’asséchaient autrefois quelques semaines en été — sont aujourd’hui à sec plusieurs mois ; certains ont même été effacés des cartes. La phase terrestre du cycle de l’eau s’est, littéralement, atrophiée.

Pire : faute d’évapotranspiration suffisante, les sols nus deviennent de véritables plaques chauffantes, parfois 50 à 60 °C en surface au plus fort de l’été. Les cultures y brûlent sur place. On accuse le climat — alors qu’on a soi‑même supprimé la climatisation naturelle du paysage.

Pourquoi les bassines ne résolvent rien

Le récit officiel oppose la « ressource » (limitée) aux « besoins » (qui augmentent), et conclut qu’il faut stocker davantage hors‑sols, en barrages et en bassines. C’est cette logique qui structure le Plan Eau 2023 et la récente loi Duplomb.

Ce raisonnement présente, du point de vue scientifique, trois failles majeures.

Première faille : l’eau n’est pas un stock, c’est un flux. Une bassine prélève en hiver de l’eau qui aurait dû recharger les nappes et nourrir les sources d’été. On déshabille Pierre — la nappe — pour habiller Paul — la culture irriguée. À l’échelle du bassin, le bilan est nul, voire négatif, car l’eau exposée à l’air libre s’évapore sans bénéfice agronomique.

Deuxième faille : l’eau est réduite à un simple intrant industriel. La gestion en volumes ignore le fait que l’eau utile à une culture est d’abord celle que le sol lui restitue jour après jour, lentement, par capillarité. Quand l’activité biologique d’un sol est trop faible, le sol ne restitue rien : il faut donc compenser par toujours plus d’irrigation. L’agriculture industrielle fabrique et génère sa propre pénurie d’eau.

Troisième faille : on ignore le bouclage des cycles biogéochimiques. Carbone, azote, phosphore, eau : ces cycles sont couplés dans un sol vivant. L’agriculture industrielle les a découplés en remplaçant la biologie par la chimie de synthèse. Résultat, l’azote des fertilisants ruisselle vers les rivières (pollutions diffuses), le carbone des sols part en CO₂ vers l’atmosphère, et l’eau ne reste pas. Restaurer un cycle revient à les restaurer tous.

C’est ce que démontrent depuis des décennies les travaux de Lydia et Claude Bourguignon sur la microbiologie des sols, ou ceux de l’hydrologue slovaque Michal Kravčík sur les « petits cycles de l’eau ». Pierre Gilbert, dans son ouvrage récent sur le géomimétisme, en tire la conclusion logique : soigner le climat à grande échelle passe par la restauration du vivant à l’échelle locale.

Des indicateurs publics qui regardent ailleurs

Le ministère de l’Agriculture publie depuis peu une série d’indicateurs de souveraineté alimentaire et agricole. Leur lecture est instructive : l’eau y est comptée en mètres cubes prélevés et stockés, jamais en flux ni en temps de séjour dans les sols. Aucun indicateur ne mesure l’activité biologique des sols, la richesse en vers de terre, le taux de matière organique, la longueur de haies, la présence de pollinisateurs. Ce qui n’est pas mesuré n’existe pas politiquement.

Or, sans ces indicateurs, on ne peut piloter que ce qui produit la crise : volumes d’intrants, surfaces irriguées, rendements bruts. La modélisation officielle conduit mécaniquement à des dispositifs comme la loi Duplomb, qui assouplit l’usage des pesticides au nom de la « compétitivité ». On soigne le symptôme — le rendement qui décroche — en aggravant la cause — la mort biologique des sols.

Cette logique s’inscrit dans la cogestion historique entre l’État, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs. Les guichets uniques France Services Agriculture (FSA), créés dans chaque département et hébergés dans les chambres d’agriculture, en sont le dernier avatar : ils orientent l’installation agricole vers l’agrandissement, et filtrent — pour les freiner — les candidats non issus du monde agricole (NIMA) et hors cadre familial (HCF). Or ce sont précisément ces nouveaux paysans, souvent installés en maraîchage ou en polyculture‑élevage sur petites surfaces, qui pratiquent les méthodes restaurant le vivant. On défait, par la politique d’installation, ce qu’il faudrait construire pour le climat.

De la transition à la rupture

Les solutions scientifiques sont connues, documentées, publiées. Couvrir les sols toute l’année. Réintroduire des haies et des arbres dans les parcelles (agroforesterie). Allonger les rotations. Réduire le travail du sol. Réassocier élevage et cultures. Reconnecter les petits cours d’eau, restaurer les zones humides. Aménager le paysage pour ralentir l’eau (terrasses, mares, fascines, bandes enherbées). Installer massivement des paysans sur petites surfaces.

Chacune de ces mesures, prise isolément, augmente l’infiltration, restaure la faune du sol, ralentit l’eau, refroidit le climat local et améliore les rendements à moyen terme. Prises ensemble, elles font ce que les bassines ne feront jamais : elles rétablissent les cycles.

On parle de « transition ». C’est de rupture qu’il s’agit. Tant que l’eau sera traitée comme un intrant et non comme un flux vivant ; tant que la politique agricole soutiendra l’éradication des petits paysans au profit de l’agro‑business mondialisé ; tant que les indicateurs publics ignoreront les sols, la pénurie continuera de s’aggraver — non par fatalité climatique, mais par choix politique.

Prendre soin des sols pour en faire l’habitat d’écosystèmes diversifiés est la première urgence. La vie fera le reste, et plus vite qu’on ne le croit, à la mesure des soins apportés.

Par Sabine MARTIN, bénévole de France Nature Environnement 82, membre du directoire du réseau Eau & Milieux Aquatiques de France Nature Environnement

Pour aller plus loin

Glossaire

  • Agroforesterie — Pratique agricole associant délibérément des arbres (alignements, haies, vergers) aux cultures ou aux prairies sur une même parcelle. Les arbres ralentissent l’eau, abritent la faune auxiliaire et restituent de la matière organique au sol.

  • Bassin versant — Territoire dont toutes les eaux de pluie convergent, par ruissellement et infiltration, vers un même cours d’eau. C’est l’unité hydrologique de base : ce qu’on fait en haut du bassin se ressent en aval.

  • Bouclage des cycles biogéochimiques — Principe selon lequel le carbone, l’azote, le phosphore et l’eau circulent en boucle entre sol, plantes, animaux et atmosphère. L’agriculture industrielle a « ouvert » ces boucles en remplaçant la biologie par des intrants de synthèse ; boucler les cycles, c’est restaurer la fertilité naturelle.

  • Capillarité — Capacité d’un sol à faire remonter l’eau depuis la profondeur jusqu’aux racines des plantes, par les micro‑pores. Un sol vivant et structuré a une bonne capillarité ; un sol tassé ou trop sableux la perd.

  • Complexe argilo‑humique — Assemblage stable entre les particules d’argile (minérales) et l’humus (matière organique décomposée). Véritable « éponge moléculaire » du sol, il retient l’eau, les nutriments et abrite la vie microbienne.

  • Eau bleue / Eau verte — Deux formes d’eau distinguées par les hydrologues. L’eau bleue est l’eau liquide visible (rivières, lacs, nappes, retenues). L’eau verte est l’eau stockée dans le sol et restituée à l’atmosphère par les plantes via l’évapotranspiration. À l’échelle des continents, l’eau verte est majoritaire mais largement ignorée des politiques publiques.

  • Évapotranspiration — Combinaison de l’évaporation directe depuis le sol et de la transpiration des plantes par leurs feuilles. C’est le mécanisme qui ramène l’eau du sol vers l’atmosphère et qui refroidit le paysage : transpirer un litre d’eau absorbe environ 600 kilocalories de chaleur.

  • Géomimétisme — Approche consistant à imiter, à l’échelle d’un territoire, les processus géologiques et écologiques qui régulent naturellement le climat et l’eau (forêts, zones humides, sols vivants). Concept popularisé en France par le maître de conférence, Pierre Gilbert.

  • Hors‑sols (production) — Mode de production agricole où le sol n’est plus qu’un support inerte, la fertilité étant apportée par des intrants chimiques et l’eau par l’irrigation. À l’inverse d’une agriculture « sur sols vivants », qui s’appuie sur la fertilité biologique naturelle.

  • Mycorhizes — Association symbiotique entre les racines des plantes et certains champignons du sol. Le champignon étend la surface d’absorption des racines (parfois par un facteur 1000) et la plante lui fournit des sucres. Détruites par les labours profonds et certains fongicides, les mycorhizes sont essentielles à la résistance des cultures à la sécheresse.

  • NIMA / HCF — Sigles administratifs désignant les candidats à l’installation agricole Non Issus du Monde Agricole (NIMA) et Hors Cadre Familial (HCF) — c’est‑à‑dire qui ne reprennent pas la ferme familiale. Ils constituent aujourd’hui la majorité des nouveaux paysans, mais leur parcours d’installation est notoirement plus difficile.

  • Petits cycles de l’eau — Concept développé par l’hydrologue slovaque Michal Kravčík : à côté du « grand cycle » océan‑atmosphère‑continent, il existe des cycles locaux où la même eau s’évapore et retombe en pluie à courte distance, parfois plusieurs fois. Ces petits cycles dépendent entièrement de la végétation et des sols, et leur effondrement explique en grande partie l’aridification observée.

  • Phase terrestre du cycle de l’eau — Partie du cycle de l’eau qui se déroule entre le moment où la pluie touche le sol et celui où l’eau retourne à l’atmosphère ou à la mer. C’est la phase la plus sensible aux choix humains — et la plus dégradée aujourd’hui.

  • Pollutions diffuses — Pollutions qui ne proviennent pas d’un point identifiable (comme un rejet d’usine) mais d’une multitude de sources réparties sur le territoire : nitrates des engrais, herbicides, pesticides lessivés par la pluie. Elles sont la première cause du mauvais état chimique des cours d’eau en France.

  • Semelle de labour — Couche compactée, imperméable, qui se forme à la profondeur maximale de l’outil de labour (typiquement 25 à 30 cm). Elle empêche l’eau de s’infiltrer en profondeur et les racines de descendre, et constitue l’un des marqueurs typiques d’un sol agricole dégradé.

  • Surface agricole utile (SAU) — Indicateur statistique mesurant l’ensemble des terres exploitées à des fins agricoles : terres arables, prairies permanentes, cultures pérennes. Elle représente environ la moitié du territoire métropolitain, et 52 % du bassin Adour‑Garonne.

  • Zone tampon — Espace végétalisé (bande enherbée, haie, ripisylve, mare) placé entre une parcelle cultivée et un cours d’eau ou une zone sensible. Elle intercepte les ruissellements, filtre les polluants et abrite la biodiversité.

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