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les sols vivants !
Une poignée de terre contient autant de bactéries qu’il y a d’êtres humains sur la planète. Il faut mille ans pour fabriquer un centimètre de sol. Et pourtant, sous nos pieds, le sol reste l’un des grands oubliés des politiques publiques comme de nos préoccupations quotidiennes. Cet article propose de partir à sa rencontre — celle d’un monde dont nous dépendons tous, et qu’il devient urgent de mieux connaître pour mieux le protéger.
Le grand oublié sous nos pieds
Quand nous regardons un sol, nous voyons une surface : un chemin, un champ, une pelouse, un bord de route. Pour la plupart d’entre nous, le sol est un simple support — sur lequel on construit nos maisons et nos routes, sur lequel on sème nos cultures, sur lequel on fait paître le bétail. Une scène, en somme, sur laquelle se joue la vie.
Mais sous cette mince couche se cache l’un des écosystèmes les plus riches de la planète. Marc-André Selosse l’a baptisé L’Origine du monde dans son ouvrage destiné, dit-il avec malice, « à ceux qui le piétinent ». Tout est dans le titre.
Je voudrais partager avec vous mon attachement à ce compartiment méconnu de la nature — celui qui fonde pourtant tous les grands équilibres terrestres.
Une science qui n’existe pas (encore)
Étrange paradoxe : malgré son importance, aucune discipline universitaire n’est officiellement dédiée aux sols vivants. Pour les comprendre, il faut faire dialoguer plusieurs spécialités.
La pédologie décrit la composition physique des sols. La biologie et la microbiologie étudient la vie qu’ils abritent — animaux, plantes, bactéries — et ce que cette vie y fabrique. L’hydrologie suit l’eau dans le sol et nous apprend ce qui rend un sol habitable pour le vivant. L’étude des paysages et des bassins versants s’intéresse à la manière dont on peut ralentir les eaux de pluie pour qu’elles s’infiltrent au lieu de filer en aval. Enfin, l’écologie des écosystèmes cherche à comprendre comment l’eau, le vivant et le sol forment ensemble un habitat fertile.
Le sol vivant est à la croisée de ces chemins. C’est peut-être pour cela qu’on l’a si longtemps ignoré.
Qu’y a-t-il dans une poignée de terre ?
Énormément de vie. Un seul gramme de sol peut contenir un milliard de bactéries, appartenant à cent mille à un million d’espèces différentes.
À l’échelle d’un hectare cultivé, on estime que se cachent sous nos pieds 1,5 tonne de bactéries et 3,5 tonnes de champignons microscopiques, accrochés à un entrelac de racines. Sans compter les vers de terre, insectes et acariens — toute une faune qui peut peser de 1 à 5 tonnes supplémentaires. Parmi eux, les vers de terre roses épigés, ceux qui vivent en surface et que les oiseaux viennent picorer.

À ce titre, le sol est l’un des plus grands réservoirs de biodiversité et de ressources génétiques de la planète. Mais cette richesse varie beaucoup selon l’usage que l’on fait de la terre. Un sol forestier grouille de vie. Un sol agricole ou viticole, surtout s’il est travaillé chaque année, en abrite bien moins. La bonne nouvelle, c’est qu’une meilleure connaissance du fonctionnement des sols permettrait de rétablir la richesse biologique des milieux perturbés.
L’humus, cœur invisible du système
Cette vie sous nos pieds n’est pas un simple décor. C’est elle qui fabrique l’humus — cette matière noire, riche et fertile qui nourrit les plantes. L’humus naît du mariage fécond entre le sol et l’eau, par l’intermédiaire de la chaîne trophique (la chaîne alimentaire, du grec trophein, « se nourrir »).
Or l’humus ne nourrit pas seulement les plantes : il fait tourner tous les grands cycles naturels et biogéochimiques dont nous dépendons. Le cycle de l’eau. Le cycle de l’oxygène, l’air que nous respirons. Le cycle du carbone. Ceux de l’azote, du phosphore, du potassium, du soufre — ces éléments indispensables à la croissance des plantes. Le cycle de la fertilité, celui du végétal. Et, comme on le découvre aujourd’hui, le cycle du climat lui-même.
Tous ces cycles sont interdépendants. Quand l’un se boucle correctement, il aide à boucler les autres. C’est pour cela que protéger les sols, c’est protéger beaucoup plus que les sols : c’est protéger le climat, l’eau, l’air, et la table de demain.
Le sol et notre ventre : la même usine
Voici une comparaison qui peut surprendre, mais elle est juste : le sol fonctionne comme notre microbiote intestinal.
Nos intestins, on le sait aujourd’hui, sont une formidable usine biochimique. Ils abritent des milliards de bactéries qui digèrent, recyclent, fabriquent. On les appelle parfois « notre deuxième cerveau » tant ils influencent notre immunité, notre humeur, notre santé. Ils transforment les aliments que nous ingérons en éléments — carbone, azote, potasse — qui pourront ensuite être assimilés ailleurs dans le corps.
Le sol fait exactement la même chose, à grande échelle. C’est une usine de recyclage du carbone et de l’azote, où la matière organique morte est patiemment retransformée en nourriture pour les plantes vivantes. Nous partageons même de nombreuses bactéries avec lui. Quand nous mangeons une carotte, nous mangeons un peu du sol qui l’a fait pousser.
Nous ne sommes pas séparés de la terre. Nous sommes la terre, en grande partie.
Pourquoi un sol nu chauffe-t-il le climat ?
Voici une question simple, dont la réponse est moins connue qu’elle ne le mérite.
Quand le soleil frappe directement un sol nu, deux choses se produisent. D’abord, le sol chauffe — beaucoup plus qu’on ne l’imagine. Ensuite, cette chaleur tue la vie microbienne juste sous la surface. Et quand cette vie meurt, le carbone qu’elle avait patiemment stocké part dans l’atmosphère, où il alimente à son tour le réchauffement.
Un exemple mesuré sur le terrain. Dans un vignoble, au plus chaud de la journée (au zénith du soleil), nous avons relevé 40 °C à la surface d’un sol nu entre deux rangs de vigne, contre 20 °C sous une couverture d’herbe couchée au rouleau écraseur — un outil agricole, le rouleau FACA, qui couche la végétation sans la détruire, pour qu’elle joue le rôle de paillage vivant. Vingt degrés d’écart, à quelques centimètres de distance.
C’est pour cela que jamais un rayon direct du soleil ne devrait atteindre un sol nu. Les chercheurs prônent une couverture végétale permanente : herbe, paillage, culture intermédiaire, et pour les vignes, l’enherbement des inter-rangs.
L’arbre, ce climatiseur naturel
Il nous faut prendre la mesure de l’importance du végétal pour la vie dans les sols et le climat. À lui seul, un arbre fait plusieurs choses essentielles.
Il respire : par la photosynthèse, il capte le carbone de l’air et le stocke dans son bois, ses branches et ses racines.
Il abrite : de ses racines jusqu’à sa cime, c’est un habitat pour des centaines d’espèces.
Il fabrique de la fraîcheur. L’arbre est un énorme réservoir d’eau : il puise dans le sol et évapotranspire par ses feuilles — c’est-à-dire qu’il transpire l’eau dans l’air, comme nous transpirons par la peau. Cette évaporation refroidit l’air environnant, selon les lois de la dynamique des fluides : l’eau, en passant de l’état liquide à l’état gazeux, absorbe de l’énergie et donc de la chaleur. C’est ce phénomène qui crée les îlots de fraîcheur en ville. Nos campagnes en ont pourtant tout autant besoin : faute d’arbres et de haies, les grands champs sans humus n’évapotranspirent presque plus. Ils sont devenus de véritables plaques chauffantes.
Plus surprenant encore : certains arbres et certaines bactéries émettent dans l’air des molécules qui aident à la formation de la pluie elle-même.
Pour les curieux : comment une bactérie peut-elle déclencher la pluie ?
Une bactérie commune des feuilles, Pseudomonas syringae, produit une protéine qui force l’eau à cristalliser sous forme de glace, à des températures pourtant trop douces (jusqu’à –2 °C) pour que cela se produise spontanément. Emportée dans les nuages par les vents, elle sert de noyau de nucléation : autour d’elle, les gouttes se forment, s’alourdissent et finissent par retomber en pluie. La végétation, en partie, attire la pluie qu’elle reçoit.
Les « petits cycles de l’eau »
Quand l’eau tombe sur un sol nu, elle s’évapore vite ou file vers les rivières puis la mer. Quand elle tombe sur un sol couvert — herbe, haies diversifiées, bosquets, talus — elle reste. Elle s’infiltre, elle s’évapore localement, elle revient le matin suivant sous forme de rosée ou de brume.
Ces formations végétales, qu’on appelle infrastructures agroécologiques, sont le décor obligé du recyclage local de l’eau. On parle alors des petits cycles de l’eau : l’eau est recyclée sur place grâce à la végétation, au lieu de filer vers l’aval.
Mais ce recyclage demande des conditions précises. Pour que la brume du matin se condense et redevienne goutte d’eau utilisable, il faut créer des microclimats : des haies de hauteurs différenciées, des écarts de température entre zones ensoleillées et zones ombragées. Ce sont ces différentiels de température qui permettent à l’humidité de l’air de se condenser sur le végétal. Là où il n’y a pas de végétation, il n’y a ni rosée, ni brume — donc pas de recyclage.
On parle aussi de ralentissement dynamique de l’eau : retenir l’eau de pluie à la parcelle, par mille petits obstacles — bandes enherbées, haies, mares, talus — au lieu de la voir partir en quelques heures vers l’exutoire le plus proche. Car comme nous, les sols vivants ont un besoin permanent d’eau : la faune et la flore du sol doivent pouvoir s’abreuver et fabriquer leur habitat.
Une nouvelle approche, l’hydrologie régénérative, tient en quatre lettres : RISE — Retenir, Infiltrer, Stocker dans les sols, Évapotranspirer.
Pourquoi labourer abîme-t-il le vivant ?
Sous la surface, les bactéries vivent dans de petits agrégats de terre — leur « maison ». On parle de macrostructures et d’agrégats : ces grumeaux de terre qui s’effritent entre les doigts ne sont pas du vide, ce sont des cités microbiennes complètes, avec leur architecture, leurs galeries, leur ventilation.
Les champignons, eux, déploient des filaments microscopiques appelés mycéliums, qui forment un véritable réseau d’irrigation et de communication souterrain. Ils captent l’eau des petits cycles et la redistribuent. Mais ils ont une particularité importante : tous les champignons sont aérobies, c’est-à-dire qu’ils ont besoin d’oxygène pour vivre.
Que se passe-t-il quand on laboure ? On casse les agrégats. On tranche les mycéliums. On enfouit les champignons en profondeur, où ils étouffent. En une seule passe de charrue, on détruit une grande partie du travail patient de plusieurs années.
C’est pour cela que les chercheurs recommandent aujourd’hui de réduire au maximum le travail du sol.
Les champignons, recycleurs spécialisés
Pour que le sol reste vivant, il faut le nourrir : lui restituer du carbone sous forme de matière organique. Et c’est là que les champignons entrent en scène.
Chaque espèce de champignon est spécialisée dans la dégradation d’un composant particulier du végétal mort. Certains s’attaquent à la lignine, la molécule rigide qui donne sa solidité au bois. D’autres préfèrent la cellulose, qui forme la paroi des cellules végétales. D’autres encore se nourrissent des sucres dissous à l’intérieur des cellules.
Pour faire leur travail, ils sécrètent des enzymes spécifiques qui « découpent » les molécules complexes en briques plus simples, que les bactéries et les plantes pourront ensuite utiliser. Un véritable petit monde d’échanges et de réciprocité, qui fonctionne 24 heures sur 24, sans bruit et sans énergie fossile.
Quelques chiffres-clés du capital sol
Le sol est un véritable capital naturel, et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Il stocke deux fois plus de carbone organique que l’atmosphère. Il abrite 25 % de la biodiversité totale de la planète, et 40 % de la biodiversité animale. Et il faut environ 1 000 ans pour fabriquer 1 cm de sol — autant dire que c’est une ressource pratiquement non renouvelable à l’échelle d’une vie humaine.
Les écologues regroupent les services que le sol nous rend en quatre grandes catégories : support (il porte nos constructions et nos cultures), approvisionnement (il produit notre nourriture, notre bois, nos fibres), régulation (il filtre l’eau, stocke le carbone, tempère le climat) et culturel (les paysages qu’il façonne nous nourrissent aussi l’esprit).
Et concrètement, que faire ?
Les chercheurs prônent quelques principes simples, mais qui changent tout.
Couvrir les sols toute l’année. En agriculture, par des intercultures et des couverts végétaux. En viticulture, par l’enherbement des parcelles. Au jardin, par un paillage permanent. Ne jamais laisser de terre nue, jamais.
Limiter au maximum le travail du sol. Ne pas labourer, ou alors très superficiellement, pour préserver les agrégats et les mycéliums.
Restituer du carbone à la terre — compost, broyat de bois, feuilles mortes, fumier — pour nourrir la vie qui s’y trouve.
Replanter du paysage : des haies diversifiées, des arbres dans les parcelles, des bosquets, des talus, des mares. Ces infrastructures agroécologiques sont la condition des petits cycles de l’eau et de la régulation du climat à l’échelle locale.
Une dernière idée à emporter
Nous ne sommes pas séparés de la nature : nous sommes la nature. Notre microbiote ressemble à un sol. Nos cycles dépendent des siens. Prendre soin du sol, c’est prendre soin de nous.
J’espère que cette promenade sous la surface vous aura donné envie de regarder autrement le bout de terre, de jardin ou de champ que vous croisez chaque jour. Et peut-être, demain, d’y laisser pousser un peu d’herbe.
Sabine Martin pour FNE82
POUR ALLER PLUS LOIN
- Marc-André Selosse, L’Origine du monde — Une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent, Actes Sud.
- Sur l’hydrologie régénérative : eauterreverdure.org
- Sur la biodiversité des sols : afes.fr
- Sur les plantes et la protection des sols : theconversation.com
- Sur les effets du glyphosate : mnhn.fr
- Le mur du sol vivant de FNE OP : fne-op.fr/2025/11/18/mur-du-sol-vivant/

GLOSSAIRE
- Aérobie : qui a besoin d’oxygène pour vivre. Tous les champignons sont aérobies.
- Biodiversité : l’ensemble des êtres vivants, des écosystèmes qui les abritent, et des relations qui les lient.
- Chaîne trophique : la chaîne alimentaire, où chaque maillon mange le précédent — de la bactérie au ver, du ver à l’oiseau, et jusqu’à nous.
- Cycle biogéochimique : circulation d’un élément chimique (carbone, azote, eau…) entre les êtres vivants, l’air, l’eau et le sol.
- Évapotranspiration : le double phénomène par lequel l’eau s’évapore du sol et est transpirée par les plantes — c’est lui qui rafraîchit l’air sous les arbres.
- Humus : la matière organique noire et fertile qui se forme dans les sols vivants par décomposition du végétal.
- Infrastructures agroécologiques : haies, bosquets, talus, mares, bandes enherbées — les éléments du paysage qui rendent service à l’agriculture et à la biodiversité.
- Mycélium : le réseau de filaments des champignons, qui s’étend sous nos pieds bien au-delà du champignon visible en surface.
- Pédologie : la science qui étudie les sols, leur formation et leur composition.